Rédacteur : Philippe Gouriellec
Source : Planète Urgence (France)
Date de publication : 22-06-2007
Philippe Gouriellec a participé à 3 missions de Planète Urgence, en l’espace de 2 ans : en mars 2006 à Madagascar (Suivi écologique de lémuriens dans le parc National de Zahaména), en août 2006 aux Comores (Protection des cétacés en Océan Indien) et en mars 2007 au Bénin (Création d'une photothèque des espèces animales des forêts de la Lama, de Lokoli et de la vallée de l'Ouémé).
J’ai passé des heures derrière mon ordinateur pour trouver une nouvelle façon de découvrir notre planète. Je souhaitais voir de nouveaux horizons le moins dénaturé possible par l’impact démographique. Ce but premier est atteint. Je ne m’imaginais pas que d’autres intérêts viendraient s’y rajouter. Les contacts avec les populations locales ont été d’une richesse incroyable.
Ma première mission se déroule à Madagascar dans la réserve de Zahaména en mars 2006. Je voulais du naturel, j’ai été servi. Une journée de marche à travers des paysages malheureusement marqués par la déforestation dans la première moitié. La deuxième moitié se fait dans une forêt primaire. Le climat très humide ne nous épargne pas, la pluie est omniprésente. Nous arrivons alors que la nuit est déjà tombée dans ce que l’on appelle ici l’enclave: Une vallée entourée de montagne et de forêt primaire. Ce n’est que le lendemain matin, en sortant la tête de nos tentes que nous découvrons ce lieu qui reste gravé dans ma mémoire. Ici, pas d’électricité, pas d’eau courante, aucun bruit à part le chant des oiseaux. Nous passons nos journées dans la forêt à faire l’inventaire des différentes espèces de lémuriens que nous rencontrons. Nombre d’entre elles sont malheureusement en voie de disparition. La première raison de cette raréfaction est la destruction de son habitat naturel par la déforestation. La deuxième est le braconnage.
Aujourd’hui, les autorités représentées par les gardes de la réserve, ont réussi à rétablir un équilibre avec la population locale. Les trois villages qui vivent en autarcie complète dans la vallée respectent les règles établies. Les lémuriens vivent aujourd’hui à l’orée de la forêt près des villages. Le cri des Indri que nous entendons tous les jours montrent que ces derniers ne craignent plus la présence de l’homme. La déforestation est réduite au besoin de la population. Construction, cuisine, chauffage, outil etc. Le bois est abattu dans des parcelles définies par les gardes de la réserve. Plus de brûlis ni de coupe sauvage. La biodiversité mise en place dans cet endroit reculé de tout, fonctionne grâce à une confiance mutuelle qui est la base des relations entre les gardes de la réserve et la population. Nous aurons l’occasion de rendre visite à la doyenne d’un village. Cette dernière représente ici la plus haute autorité mais surtout la sagesse. L’ accueil est des plus chaleureux et le respect qu’elle inspire est réel. Je remercie encore aujourd’hui mes guides de m’avoir fait partager ces instants pleins d’émotions. Une harmonie simple et sans détour qui est exemplaire.
Ma deuxième mission me conduit aux Comores. Plus précisément au parc marin de l’île de Mohéli. Notre activité consiste à faire un inventaire des baleines à bosses. Elles sont présentes à cette époque de l’année pour donner naissance aux baleineaux et se reproduire. Le souvenir de Bob Denard et de sa tentative de coup d’état en 1995, est encore présent dans les esprits et nous rappelle surtout l’instabilité politique qui est celle des Comores. Cette instabilité, qui semble s’améliorer, explique en partie l’absence d’infrastructure qu’elle soit touristique ou non.
L’île de Mohéli est la plus sauvage des trois îles des Comores. Une nature encore vierge avec une végétation luxuriante qui n’a rien à envier à des îles plus connues pour leurs épices. Quelques villages sont disséminés sur l’île en bord de mer. Nous passons nos journées en mer quand la météo le permet, les baleines sont au rendez vous. Par deux fois j’aurais l’occasion d’écouter le fameux chant des baleines. Une apnée de quelques mètres suffit pour profiter du concert en live que l’on peut entendre sur plusieurs kilomètres. Catherine, une habituée, m’avait prévenu: Ça prend aux tripes. Je confirme, la sensation de résonance dans la cage thoracique ne laisse pas indifférent.
Les moyens qui sont à notre disposition sont réduits au minimum. Un bateau….plutôt une grande barque où l’on trouve trois bancs avec un moteur. En milieu de séjour, nous casserons un banc le matin et un autre l’après midi. En attendant sa réparation, nous partons faire une excursion dans un village voisin.
La plage de ce village est réputée pour être un lieu de ponte pour les tortues marines. Une activité écotouristique est en place. Elle permet, entre autre, de protéger les tortues qui sont encore aujourd’hui braconnées. Traditionnellement, les tortues marines étaient consommées par les Comoriens. La ponte se faisant à marée haute, notre petite expédition décolle à une heure du matin. Elles sont bien là. Aucune photo ne sera prise pour ne pas les perturber. Le guide qui est avec nous enfonce sa main dans un trou et en ressort des bébés tortues. Chacun d’entre nous en accompagne une jusqu’à ce qu’elle atteigne l’eau. Ce village a réussi à construire une activité écotouristique sur le thème des tortues. Le braconnage toujours présent devient de plus en plus rare. Une ''maison de la tortue'' permet de mieux connaître leur cycle de vie. La plage, contrairement à celle du village où nous séjournons est exempte de sac plastique et autre détritus qui pourraient être dangereux pour les tortues. La volonté de développer une activité lucrative en harmonie avec la protection des tortues est bien présente.
Notre activité au parc marin consiste également à effectuer des séances de sensibilisation. Le thème est centré sur la baleine. Il y a seulement quelques années, les pêcheurs se dépêchaient de rentrer dès qu’ils voyaient une baleine en mer. Nous effectuons une séance pour des élèves de primaires. Une centaine d’enfants assistent à cette présentation. Devant un tel succès, nous organisons un concours de dessin. Les trois premiers gagnerons une balade pour aller voir les baleines. Nous effectuons également une présentation pour des adolescents. Le but de ces séances est de leur faire connaître les habitudes des baleines. D’où elles viennent, que font elles quand elles sont dans les eaux des Comores, leurs habitudes etc. Nous faisons également une parenthèse sur la nécessité de ne pas jeter de sac plastique sur la plage ou d’autres détritus dangereux pour la nature. Un rappel sur le cycle de la vie.
Les enfants sont très attentifs à nos explications.
Aujourd’hui, ce village ne possède que très peu d’infrastructure touristique. La beauté et la richesse des lieux me laisse à penser que cela ne saurait durer très longtemps. Le fait de sensibiliser la population et de leur montrer l’intérêt des richesses qu’ils ont au quotidien sera peut être le frein nécessaire à un développement anarchique d’un tourisme de masse.
Dernière mission en mars 2007 au Bénin. Le Zinkaka, ou singe à ventre rouge, est le fil conducteur du séjour. Le Zinkaka est une espèce endémique en voie de disparition. Très peu de photos dans son milieu naturel existent. Nous sommes venus pour tenter de palier à ce manque.
La forêt de Lama où nous passons la première semaine, ne permettra pas de faire les photos escomptées. Cette forêt est un vestige de la forêt originelle. Une surface de 2500 hectares entièrement protégée par des gardes. Les quelques villages que l’on trouve à la périphérie respectent les règles. Beaucoup de scientifiques viennent ici. Les villageois, au vu de l’intérêt que l’on porte à leur environnement, participent de plus en plus à la préservation du site. Le braconnage est encore présent mais diminue de jours en jours. Une autre journée au fil de l’eau, dans la forêt de Lokoli, n’aura pas plus de succès en ce qui concerne le Zinkaka. Nous l’entendons grâce à un cri caractéristique mais toujours pas d’image. Les déplacements se font en pirogue au milieu d’une forêt originelle. La difficulté d’accès est certainement la principale raison, qui explique qu’aujourd’hui, la région n’a pas subi de déforestation. Le braconnage est également en très forte réduction pour les mêmes raisons que dans la forêt de Lama.
Pour notre deuxième partie de mission qui se déroule dans la vallée de l’Ouémé, nous sommes hébergés au village de Togbota. L’accessibilité de ce village se fait uniquement en pirogue. Là encore, pas d’eau, autre que celle de la rivière et pas d’électricité. Ici, pas de forêt comme les deux endroits précédents. Il reste des parcelles boisées à proximité du village où vit le Zinkaka. A force de patience nous aurons la chance, le dernier jour, de prendre en photo la vedette locale. Le guide qui nous emmène est un ancien chasseur et connaît par cœur les habitudes du singe. Aujourd’hui, il est un des fervents défenseur de l’animal et de son lieu d’habitation. Tous les soirs, le même rituel se produit. La curiosité des enfants est sans limite et les questions fusent de tous les cotés. C’est pour nous l’occasion de faire de la sensibilisation. Nous avons l’occasion de feuilleter des cahiers d’écoles. Je note dans les pages une volonté d’apprendre aux enfants le respect de la nature. Le schéma du cycle de la vie est dans tous les cahiers. Notre présence n’est qu’une confirmation de ce qu’ils apprennent.
Avec le recul, je me dis que la notion de préserver l’environnement est certainement difficile à admettre pour des populations qui ne possèdent aucune richesse et se nourrissent essentiellement de ce que leur donne cette même nature. La biodiversité qui reste avant tout un phénomène naturel, est devenu une nécessité scientifique pour comprendre le fonctionnement des différents écosystèmes présents sur notre planète. Cette compréhension est désormais indispensable pour palier à la destruction que l’homme occasionne lui-même.
Les populations que nous avons rencontrées ont très peu de moyens et ne comprennent pas toujours les interdictions qui leurs sont imposées. Ces mêmes interdictions font parties de leurs traditions depuis des dizaines voire des centaines d’années. Pour chacune de ces trois missions, le constat est identique en ce qui concerne l’intérêt de sensibiliser la population sur les richesses qu’elles possèdent. Les personnes que nous avons rencontrées sont réceptives et participent de façon active au bon déroulement des missions. Pour ma part, je suis persuadé du bien fondé de l’action qui est menée. Nous bénéficions malheureusement aujourd’hui de nombreux exemples de ce qu’il ne faut pas faire pour pouvoir préserver notre environnement. A nous de faire partager notre expérience et celle des scientifiques.
Participer à ces missions reste, pour moi, un des moyens parmi d’autres de faire partager des connaissances acquises dans d’autres lieux et d’autres circonstances. Aucune action n’est négligeable au vu du bilan actuel sur l’état de notre planète. Un dernier commentaire sur les populations locales rencontrées. Elles ont également beaucoup de choses à nous apprendre ou à nous réapprendre sur les fondamentaux de notre société.