Un saumon atlantique de 7 kg avait été pêché le 3 octobre dernier dans la Seine, au barrage de Suresnes, aux portes de Paris : une première depuis 70 ans, selon la Fédération nationale de la pêche en France ! L’événement témoignait, selon Sandrine Armirail, directrice de la Maison de la pêche et de la nature, d’une ''amélioration de la qualité de l’eau''. Une prise d’autant plus remarquée, qu’elle s’inscrit à contre-courant de tendances générales observées par les scientifiques.
Une étude effectuée par le Cemagref, un établissement de référence en sciences pour l’ingénierie de la gestion durable des eaux et des territoires pointe les menaces qui pèsent sur les poissons migrateurs sur l’ensemble du continent européen.
Les poissons migrateurs amphihalins ont des cycles de vie complexes qui nécessitent différents habitats au cours de leur vie. Et voici que les aménagements de territoire, la pollution des eaux et le réchauffement climatique sont autant de facteurs qui menacent leurs milieux de vie et de reproduction. Relayée par le quotidien Le Monde, une étude intitulée Quelle sera la répartition des poissons migrateurs amphihalins en Europe en 2100 ? a été effectuée sous la direction de Géraldine Lassalle, chercheur au Cemagref, Institut de recherche pour l’ingénierie de l’agriculture et de l’environnement. Le rapport souligne que,
dans le contexte actuel de changement climatique, la distribution des espèces et les caractéristiques de leur migration sont amenées à varier.
Si l’exemple pré-cité du saumon atlantique est intéressant en tant que bio-indicateur de la qualité de l’eau, d’autres facteurs doivent être pris en compte, qui peuvent contrevenir à la migration des espèces tels que, par exemple, la surpêche, l’excès de CO2 qui altère la température des cours d’eau, la multiplication de barrages et l’aménagement des rivières qui réduit les aires d’habitation des poissons.
A Bordeaux (France, sud-ouest), les chercheurs du Cemagref ont eu recours à des modèles biogéographiques afin de prédire la répartition des espèces migratrices dites amphihalines européennes à l’horizon de la fin du siècle. Dans un premier temps, les chercheurs ont réalisé l’inventaire de ces espèces sur l’ensemble de l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord et cette large échelle géographique a permis de couvrir la quasi totalité de l’aire géographique de chacune des quelque 28 espèces européennes recensées.
Année 1990, un tournant préoccupant
Selon les données livrées par l’Institut français de l’Environnement (Ifen), au XIXe siècle, il a été estimé qu’environ 50.000 à 100.000 saumons remontaient chaque année la Loire. Un ordre de grandeur similaire était observé dans le Rhin. Plusieurs dizaines de milliers de poissons étaient également observées dans la Seine, la Dordogne et la Garonne. Les effectifs ont ensuite décliné rapidement, surtout à partir des années 1950, période durant laquelle le saumon s’est éteint sur le Rhin. Dans les années 1990, le niveau est devenu très préoccupant sur la Loire. Les enjeux sont pourtant importants car il s’agit de la dernière population de saumon d’Europe de l’Ouest adaptée à de longues migrations (800 km sur l’axe Loire-Allier).
L’étude du Cemagref a établi un modèle de distribution géographique pour chaque espèce à une époque où l’homme exerçait peu de pressions sur les milieux : l’année 1900 a été choisie comme époque de référence. Une cartographie de 196 bassins a été dressée et les chercheurs se sont appuyés sur les prévisions du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) pour modéliser l’évolution de ces populations de poissons d’ici la fin du siècle, en fonction des différents impacts du changement climatique sur le milieu aquatique.
D'ici 2100, près de 90% de bassins favorables vont disparaître
Sur la base d’une élévation de la température de 1 à 7°C, la réponse des espèces peut être classée en trois catégories : celle contractant leur aire de distribution, celle étendant leur aire de distribution et celle montrant peu ou pas de changements de distribution.
Il s’avère que pour la plupart des espèces, la situation va se dégrader. Certaines espèces, comme l’éperlan, le saumon et et l'alose de la mer Noire, l'omble arctique ou la lamproie de rivière perdront entre la moitié et 100% de leurs bassins de vie actuels, pour des gains réduits ou nuls ; d'autres espèces, comme la truite brune, la truite de mer ou l'esturgeon de l'Adriatique seront moins pénalisées mais leurs pertes seront malgré tout significatives. Seules deux espèces, le mulet porc et l’alose feinte pourront s’étendre vers le nord, au-delà de leur aire de répartition initiale.
Cinq espèces de poissons migrateurs sur la liste UICN
La majorité de ces migrateurs figurent parmi les espèces protégées, au titre de la directive européenne ''habitats, faune, flore'', de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (Cites), ou de la convention de Berne sur la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel en Europe. Cinq d'entre elles - les esturgeons russe, de l'Adriatique, étoilé et européen, ainsi que le béluga - sont classées sur la liste rouge de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), complète le Monde.
L’urgence passe par la restauration des milieux et des populations, plaide le Cemagref car les bassins versants du sud risquent de perdre la plupart de leurs espèces. Alors … Ces poissons remonteront-ils vers le nord et assistera-t-on à une migration de poissons exotiques en Europe ? Les chercheurs sont très réservés, voire pessimistes car peu d’espèces amphihalines longent les côtes de l’ouest africain faute de cours d’eau permanents pour les héberger !