Anthropologue à l'Institut de recherche pour le développement et à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, où il occupe la chaire ''Anthropologie des déplacements et nouvelles logiques urbaines'', Michel Agier a parcouru, de 2000 à 2007, les camps de réfugiés et de déplacés du Kenya, de Sierra Leone, de Guinée, du Libéria, de Zambie et de Cisjordanie.
Il en a rapporté une critique radicale du dispositif humanitaire, accusé d'ignorer les dynamiques sociales, économiques et politiques complexes qui dessinent le paysage mouvant des camps. Une thèse exposée dans Gérer les indésirables : des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire (éd. Flammarion, 350 p., 23 €) et dans le catalogue de l'exposition
Terre natale, ailleurs commence ici, présentée à la Fondation Cartier, à Paris, jusqu'au 15 mars.
Le Monde : Dans votre critique du dispositif humanitaire, vous avancez que certains camps devraient être considérés comme de véritables villes. Pourquoi ?
Michel Agier :
Près de 12 millions de personnes vivent dans des camps qui peuvent compter plusieurs dizaines de milliers d'habitants. C'est un des visages de l'urbanisation du monde. Le processus d'invasion du territoire et de sédentarisation est à peu près identique à celui qu'on observe dans les favelas et les barrios d'Amérique latine. Les camps sont des lieux précaires, officiellement provisoires, mais qui s'installent dans la longue durée, se transforment, s'ouvrent, se développent et deviennent indispensables à la vie de la région, avec beaucoup d'économie informelle. Mais les camps sont des villes frustrées, car toujours niées.
Le Monde : Quelle sorte de ville un camp peut-il devenir ?
Michel Agier :
Ils présentent une écologie urbaine hybride, ne reproduisant aucune forme socio-spatiale existante. Ceux qui sont à la périphérie des villes deviennent des sortes de faubourgs, leur vie sociale et économique s'intègre au marché urbain, comme c'est le cas pour les camps de déplacés internes de Khartoum, Monrovia ou Freetown. Même quand ils sont implantés en pleine brousse, ils finissent par s'organiser comme des villes informelles, dénués de projet urbain.
Les résidents s'approprient l'espace. Les grandes tentes laissent progressivement la place à des cases en pisé, des huttes en bois. On trace des rues en terre, des réseaux d'approvisionnement en eau. On construit des bâtiments collectifs, des places de marché, des terrains de foot. L'archétype et l'aboutissement logique de ces camps-villes, ce sont les camps palestiniens, devenus de véritables ghettos urbains extrêmement denses.
Le Monde : En quoi ce phénomène bouleverse-t-il l'identité des réfugiés ?
Michel Agier :
Le camp, espace d'enfermement et de contrainte, est aussi un espace de socialisation, passé le moment douloureux de l'arrivée. Au bout d'environ deux ans, même si les gens gardent un discours identitaire et l'idée du retour, ils sont objectivement réinstallés et resocialisés, avec une recomposition des familles, des maisons, de l'espace urbain. Les camps sont ainsi au fondement d'une nouvelle urbanité : en les transformant, les habitants en font des lieux d'identification et de mémoire. On s'y marie, on y naît, on y enterre ses morts.
Le Monde : Peut-on dire que le camp remplace le lieu d'origine de ces populations ?
Michel Agier :
En tout cas, on ne peut plus considérer que les gens ont un seul lieu d'identification, qui serait leur lieu de naissance. Cela complique la question du droit au retour, qui peut se transformer en rapatriements forcés de la part du Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Non seulement ceux-ci n'ont plus de lien avec leur pays d'origine, surtout quand ils sont nés en exil, mais ils ont acquis dans le camp une culture et des références avant tout urbaines, alors qu'ils venaient souvent de zones rurales. On constate d'ailleurs que ceux qui doivent partir retournent plutôt dans des villes.
Le Monde : Vous accusez les acteurs de l'humanitaire de maintenir ces camps-villes dans une situation d'entre-deux, sans perspective.
Michel Agier :
Je dénonce ce que j'appelle le gouvernement humanitaire. Alors que les camps se transforment en milieux sociaux et politiques, le dispositif humanitaire entretient un système d'exception permanente, extraterritorial et extralégal, fondé sur la pérennisation de l'urgence. Les ONG administrent des dizaines de milliers d'habitants, se partagent les questions de voirie, de santé, d'alimentation, comme un conseil municipal, sans aucune légitimité démocratique. En Sierra Leone, j'ai entendu un responsable de la Lutherian World Federation dire à ses équipes :
Un camp n'a pas besoin de démocratie...
Le camp manifeste d'abord une volonté de contrôle des indésirables, pour s'assurer d'un retour possible ou empêcher le mélange des populations. Ce n'est ni la meilleure solution d'un point de vue sanitaire, ni la plus économique : l'accompagnement individuel des réfugiés urbains coûte moins cher. Mais des centaines de camps sont là aujourd'hui. Il est tant de reconnaître l'existence de ces villes en tant que telles.