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Rédacteur : Michel Bührer

Source : Info Sud (Suisse)

Date de publication : 04-03-2009

L’Inde ouvre la voie aux agro-combustibles

L’Inde s’apprête à livrer des millions d’hectares à la culture de plantes destinées à produire des carburants, alors que les trois-quarts de sa population arrivent à peine à se nourrir. Un agronome indien, Devinder Sharma, s’insurge.

Prenons un pays grand comme un sous-continent dans lequel 320 millions d’individus se couchent le ventre vide. Prenons, au même moment et dans le même pays, un surplus de céréales de 60 millions de tonnes. Que fait le gouvernement ? Il exporte les surplus. C’est ce qui est arrivé en Inde entre 2001 et 2003, explique Devinder Sharma, un agronome qui a consacré sa carrière à démonter les mythes de la mondialisation et de l’agriculture industrielle. Il parlait la semaine dernière à Genève à l’occasion du lancement de la campagne de Swissaid contre les agro carburants (voir encadré).

Devinder Sharma prend cet exemple, qui reproduit à l’identique ce qui s’est passé en Irlande durant la grande famine (1845-1852), pour expliquer que ce n’est pas la nourriture qui manque en Inde, c’est l’argent pour l’acheter. Une majorité de fermiers vit avec 60 centimes par jour. Plus inquiétant, la part de la population qui arrive à peine à se nourrir augmente à la même vitesse que la croissance économique, selon les statistiques officielles ! Alors quand le gouvernement vient faire miroiter une augmentation de revenu grâce à la mono culture du jatropha, de nombreux fermiers cèdent. Le jatropha est une plante non comestible utilisée pour produire du carburant.

Swissaid contre les agro carburants

Swissaid lance en février une campagne de sensibilisation sur les plantations industrielles de maïs, jatropha et autres palmiers à huile aux fins de les transformer en carburants. L’organisation se concentre sur trois pays dans lesquels elle est active : la Colombie, la Tanzanie et l’Inde. Au plan suisse, le président de Swissaid, le conseiller national Rudolf Rechsteiner, a déposé une initiative parlementaire en octobre 2008 pour un moratoire de cinq ans sur les importations d’agrocarburants (aujourd’hui exonérés de taxe sur les hydrocarbures). Elle a été soutenue à ce jour par 104 parlementaires.
Mais le gouvernement central et les autorités régionales ne s’en tiennent pas là. Ils veulent développer des cultures industrielles de jatropha, tandis que de grandes compagnies internationales s’activent déjà. Daimler Chrysler est sur les rangs et D1 Oils, une succursale de BP, a signé des contrats dans les Etats d’Haryana et du Mizoram, selon l’agronome. Au total, ce sont onze millions d’hectares, soit deux fois et demi la superficie de la Suisse, qui devraient être convertis en agrocombustible.

L’oeuf de Colomb



Les arguments sont toujours les mêmes : le jatropha permettra aux paysans d’augmenter leurs revenus, n’est pas gourmand en eau et se contente de terres pauvres. Cela permet de valoriser les fameuses friches (waste land), ce qui évite la concurrence avec les cultures vivrières. L’une des principales critiques faites aux agrocarburants étant qu’ils se développent au détriment de l’alimentation, on aurait ainsi trouvé l’œuf de Colomb.

Devinder Sharma critique vertement cette approche : Qu’appelle-t-on des friches ? Ce sont des terres non cultivées, mais qui sont d’une grande utilité pour les communautés paysannes. Elles servent de réserve de combustible et de fourrage, ainsi que de pâture pour leur bétail. Ce sont des terres communales, sans elles les villages ne survivent pas. En Inde, 60% des terres ne sont pas irriguées, les fermiers qui y vivent sont les premiers visés. Mais le rendement du jatropha est nettement supérieur une fois irrigué, ce qui laisse prévoir une dégradation des ressources en eau, d’après l’institut de recherche CGIAR. De plus, attirés par les promesses de rentabilité, nombre de fermiers sont tentés de passer de la culture vivrière aux agrocarburants.

66ème position de l’Index global de la faim



L’agronome dénonce un plan à grande échelle pour forcer les petits paysans à quitter la terre pour faire la place aux plantations industrielles. Pour justifier ce changement, on dit que les terres sont mal utilisées par les paysans. Moi je dis qu’un paysan qui fait vivre une famille sur 1.3 hectare est d’une grand efficacité. Les cultures industrielles participeront ainsi à l’exode rural massif que connaît l’Inde, alors que le pays se situe à la 66ème position de l’Index global de la faim (Global Hunger Index) publié par l’IFPRI, derrière le Cameroun, le Kenya ou le Soudan. On utilise toujours le même argument : c’est dans l’intérêt des paysans pauvres. On le disait déjà avec la libéralisation des marchés. Il faut se demander pourquoi on se préoccupe soudain du bien être des petits paysans…. La réponse, selon Devinder Sharma, c’est évidemment que les pays occidentaux et les grandes compagnies y voient leur intérêt. Mais aux Etats-Unis, lorsque vous parlez d’agriculture, vous parlez de machines. En Inde, vous parlez d’êtres humains.

Que faire ? Devinder Sharma invoque le Mahatma Gandhi, qui a commencé son mouvement de révolte avec quelques disciples et a fini par mobiliser des foules. Plus concrètement, il préconise l’abandon des cultures intensives au profit de méthodes plus respectueuses de l’environnement. Et surtout de ne pas lier l’agriculture de l’économie globalisée afin de garantir la sécurité alimentaire. A l’Organisation mondiale du commerce, les pays occidentaux se battent pour ouvrir les marchés. Or une vache européenne touche des subsides trois fois plus élevés que le revenu d’un petit paysan en Inde ! On ne peut pas avoir le marché et les subventions. Constatant que la paysannerie occidentale ne pourrait survivre sans subventions, il prône le soutien direct aux fermiers du Sud.
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