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Rédacteur : Pablo de Roulet

Source : Le Courrier (Suisse)

Date de publication : 03-11-2009

La rude adaptation du Mali aux défis climatiques

Le pays africain connaît un essor hétéroclite. Bousculées par le péril climatique, tant ses campagnes que ses villes se défendent comme elles peuvent.

La diminution du niveau d'eau est très visible depuis quelques années, explique Ibrahim Lefa, natif de la ville de Ségou et conducteur depuis dix ans d'une barque à moteur sur le fleuve Niger. Les effets sont très forts durant la saison sèche. En avril et en mai, il faut régulièrement pousser le bateau à la main pour le sortir des bancs de sable. Le trajet de Ségou à Mobti prend quatre jours, au lieu de trois auparavant. Le constat de ce jeune navigateur illustre une des grandes inquiétudes des services environnementaux du Mali: Depuis 1960, le débit des fleuves a baissé de moitié, se désole Sidi Konaté, fonctionnaire au Secrétariat technique permanent (STP). Cet organisme transversal, regroupant notamment les Ministères de l'envirronnement et de l'agriculture, est chargé depuis 1998 des mesures d'adaptation au réchauffement climatique. Sa stratégie repose tant sur la technologie que sur la sensibilisation de la population.

Le delta intérieur du Niger est passé durant cette période de 37.000 à 15.000 km², poursuit Sidi Konaté. La baisse de la vitesse du débit des rivières entraîne une prolifération des végétaux flottants et un ensablement des cours d'eau. Les conséquences se ressentent autant sur la pêche, la navigation, la production hydroélectrique que l'irrigation. Cela provoque un accroissement dramatique de la malaria et l'apparition de nouvelles maladies. Ce ralentissement du débit des cours d'eau est le résultat d'une baisse de la moyenne des précipitations sur l'ensemble du Mali. Les isohyètes (lignes reliant les points de précipitations égales, ndlr) sont descendues de 200 kilomètres vers le sud en moyenne, détaille Sidi Konaté.

Déforestation importante



Alors que la zone désertique s'étend sur le Sahel et que celui-ci fait disparaître peu à peu la zone tropicale humide de la géographie du Sud malien. La déforestation importante des dernières décennies ne fait qu'aggraver le problème. Conséquence du réchauffement climatique, la saison des pluies, à l'origine de juin à octobre, se raccourcit progessivement sur la période de juillet à septembre. Tandis que les précipitations sont beaucoup plus fortes durant cette période. Des conditions climatiques qui mettent en péril l'agriculture malienne. Les cultures essentielles à l'alimentation de la population, telles que le maïs, le mil, le riz ou le sorgho, n'ont plus le temps d'arriver à terme. Et, pendant cette courte saison, des inondations activent l'érosion et abîment les sols agricoles.

Confrontés à cette situation, les différents services du STP organisent une observation minutieuse des pluies en collaboration avec les paysans. Un réseau de pluviomètres a notamment été installé dans différents villages dans tous le pays. Des agriculteurs et, plus souvent, des agricultrices sont chargés de collecter les données qui seront compilées au niveau national. Elles servent aux paysans pour décider quand planter. Mes observations me permettent de dire à l'ensemble des familles du village le moment où elles doivent commencer à ensemencer leurs lopins de terre, explique Sali Samaka, paysanne cinquantenaire à Tamala, dans la région de Kati, devant le pluviomètre dont elle a la responsabilité. Sa charge bénévole permet de modérer l'inquiétude des agriculteurs face à l'irrégularité croissante des saisons.

Le STP cherche également à sensibiliser les populations rurales pour appliquer des modèles agricoles alternatifs. Les revenus plus élevés que peuvent atteindre les produits biologiques pourraient pousser de nombreux paysans à s'intéresser à ce modèle. Un paysan peut être illettré, mais pas stupide! Quand le cours du coton tourne autour des 6000 francs CFA (13,9 francs suisses), sur une tonne, avec du 'bio', c'est 11.000 francs CFA (25,5 francs suisses) qu'un agriculteur peut toucher, explique Ramata Diaouré, journaliste spécialisée dans les questions environnementales. Ainsi, un camp bio en construction aux environs de Bamako permettra, dès 2010, de donner des formations de six mois à une centaine de jeunes agriculteurs. Nous avons déjà une pépinière. Le but est de promouvoir des espèces en voie de disparition et favoriser le replantage, pour limiter l'avancée du désert, explique Oumou Dicko, géographe et assistante à l'aménagement rural pour le STP.

Ensemencement des nuages



La sensibilisation des agriculteurs vise également à limiter le gaspillage et à favoriser la récupération de l'eau de pluie. Utiliser ces ressources pour boire ou pour la lessive est une habitude qu'on a perdue, explique Ramata Diaouré, devant quelques bidons de récupération installés au camp bio. Cet enjeu de formation est important. On laisse filer ce bien précieux alors que le garder demande des efforts minimes et ne coûte rien. Mais pour les autorités maliennes, chercher la collaboration avec les agriculteurs repose aussi sur le partage des outils technologiques pour maintenir l'agriculture. Le développement de nouvelles variétés au sein d'un institut national doit notamment rendre les plantes plus résistantes à la sécheresse. Pour l'heure, l'ensemencement de nuages apparaît comme l'une des techniques les plus efficaces pour produire des pluies artificielles. Lorsque les services météorologiques détectent des nuages qui ont un potentiel de pluie, un avion est ensuite envoyé pour y larguer de l'iode d'argent. Chimiquement très proche du sel, celui-ci provoque la condensation de la vapeur d'eau... Les nuages produisent ensuite de la pluie en l'espace de trente à quarante minutes. Cela a permis d'augmenter les précipitations de 15% à 20% sur tout le pays, explique Daouda Zan Diarra, chef du Service météorologique du Mali.

Efficace entre mai et octobre, cette technique ne provoquerait pas d'effets secondaires négatifs sur l'eau, selon les Services d'hydrologie, mais permettrait, au contraire, une augmentation de la production agricole allant jusqu'à 50%. Cette technique est utilisée au Mali depuis 1968, quand j'étais encore à l'école, s'amuse Daouda Zan Diarra. Une compagnie américaine faisait ce travail. Ce n'est plus le cas. Une centaine d'opérations ont été effectuées cette année par nos propres avions, un pour le nord et un pour le sud du pays.

''Vol'' de la technologie



Pourtant, en matière de technologie, c'est surtout la frustration vis-à-vis des pays riches qui prédomine chez les reponsables des programmes environnementaux. Le protocole de Kyoto, qui a institué le marché du carbone, prévoyait des transferts de technologies vertes pour soutenir le développement économique du Sud parallèlement à la réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Résultat: Nous n'avons simplement rien reçu! En fait, la technologie ne se transfert pas. Soit on la vole comme le font les Chinois, soit on n'obtient rien! juge amèrement Mamadou Gakou, directeur du STP. Un constat qui fait douter du réél potentiel de la réunion de Copenhague sur le climat en décembre prochain: Nous avons pourtant besoin de ces technologies, et le bon sens voudrait qu'on soit soutenus pour mener des programmes adaptés à la région, comme l'énergie solaire.

Météo : Quand la censure frappe

La question de la censure météorologique n'est malheureusement pas prévue à l'ordre du jour de la réunion de Copenhague, regrette le météorologue éthiopien Solomon Johanes. A l'heure du réchauffement global, les prévisions du temps sont pourtant un domaine ''très sensible'' dans de nombreux pays du Sud, où, pour les météorologues, il est de plus en plus difficile de diffuser des alertes. Un exemple: En cas d'inondation, la loi argentine prévoit un gel des prix et une suspension des taxes. Cela permet de comprendre pourquoi une autorité politique peut avoir intérêt à cacher un rapport météo! explique la météorologue Nadia Zyncenko.

La réaction des autorités peut varier, analyse de son côté Solomon Johanes. Il arrive qu'une inondation ou une sécheresse soit connue des professionnels, mais que le gouvernement refuse de l'annoncer, pour ne pas effrayer la population. A l'inverse, de nombreux gouvernements élargissent l'aire des catastrophes naturelles lorsqu'ils veulent obtenir de l'aide internationale.

En Ethiopie, en tout cas, toutes les questions environnementales sont difficiles à rendre publiques, assène le journaliste Eyader Addis. J'ai déjà été prévenu par le Ministère de l'information de ne pas parler de questions comme l'usage de certains pesticides dans l'agriculture qui affectent la santé des individus. L'Etat est impliqué dans le commerce et ne veut pas perdre de revenus. Souvent, nuance Eyader Addis, la difficulté pour les journalistes d'obtenir des informations météorologiques ne relèverait pas de malveillance, mais d'un personnel incompétent, installé pour sa proximité avec le pouvoir.

Avant d'être divulgués, et donc utilisés par des agronomes ou des journalistes, nos rapports de prévisions saisonnières doivent être estampillés par la hiérarchie
, confirme Solomon Johanes. Une situation qui rend le travail des journalistes encore plus difficile. Sans compter que les pouvoirs politiques ne sont pas toujours conscients des enjeux des observations météorologiques sur le long terme et rechignent à en améliorer l'efficacité. Quand j'ai besoin d'utiliser une prévision météo, il arrive que les documents aient simplement été mis à la poubelle, déplore Eyader Addis. Si les médias avaient le droit de diffuser librement ces prévisions, elles pourraient être utilisées correctement et servir à une meilleure préparation des agriculteurs. Mais des données sont parfois mauvaises et imprécises également à cause du manque de matériel adéquat. Le pays est très pauvre, mais le gouvernement n'hésitera pas à mettre beaucoup d'argent dans un radar militaire. Pas pour la météo!
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